« Annie Colère » de Blandine Lenoir

4,5/5


Synopsis

Février 1974. Parce qu’elle se retrouve enceinte accidentellement, Annie, ouvrière et mère de deux enfants, rencontre le MLAC, Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception, qui pratique des avortements illégaux aux yeux de tous. Accueillie par ce mouvement unique, fondé sur l’aide concrète des femmes et le partage des savoirs, elle va trouver dans la bataille de l’adoption de la loi Veil, un nouveau sens à sa vie.

Critique

Dans une période où les acquis sociaux sont parfois remis en cause, Blandine Lenoir a tenu à rappeler avec délicatesse le combat initial des femmes qui a précédé la loi Veil de 1975. Film militant, « Annie Colère » est aussi un rappel historique d’utilité publique qui montre à quel point le corps de la femme fût un enjeu politique majeur.

Aujourd’hui, l’opinion publique parle du droit à l’avortement comme l’une des plus grandes évolutions de la société. Or, il y a tout un pan biographique qui a été balayé et ignoré par l’adoption de la loi Veil, celui de l’avant, celui du combat que des milliers de femmes ont mené pour obtenir cette évolution.

Alors que l’après Mai 68 voit germer les graines d’un monde nouveau, le France demeure dans un entre-temps où la gent féminine n’a toujours pas accès à la contraception, encore moins à l’avortement, et la méconnaissance sexuelle freine l’émancipation de leur corps et de leur indépendance.

Interprétée par Laure Calamy, Annie Colère est une femme ouvrière, mariée et mère de famille. Ignorante de ses attributs charnels, elle tombe accidentellement enceinte. A la recherche d’une solution rapide, Annie découvre le « MLAC » qui va l’instruire, la guider puis l’aider.

Le « MLAC » est le Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception. Cette organisation pratiquait des avortements clandestins sous forme de désobéissances civiles. Ces pratiques étaient connues des politiques, médiatiquement exposées, mais même si elles n’étaient pas légalement approuvées, elles étaient tolérées.

C’est ainsi qu’Annie Colère va discrètement choisir d’interrompre sa grossesse. Le film étant engagé, il n’en demeure pas moins instructif, et c’est dans une scène crue jamais vu sur grand écran, que nous allons vivre un avortement clandestin. Sans bande-son, ni aucun artifice cinématographique, Blandine Lenoir fait le choix de la sobriété dans une scène terrible où chaque détail de l’action médicale est décrit.

Difficile à regarder, elle est pourtant nécessaire car même s’il s’agit d’un moment de peine, c’est aussi un instant d’unité dans lequel des femmes inconnues jusqu’alors se retrouvent. Réunies, elles vivent ensemble la même souffrance, et créées une cohésion unique, presque familiale.

C’est ensuite choquée par la mort inattendue de sa voisine qu’Annie va mesurer la gravité du sujet. C’est ainsi qu’elle va retourner au sein l’association dans l’espoir d’aider d’autres femmes. Placée au cœur d’un élan historique, l’ouvrière va porter malgré elle un engagement politique qui la dépasse au prix de nombreux sacrifices. Au risque d’écarter son mari et ses enfants, elle va accéder à des choses insoupçonnées d’elle-même jusqu’à en opérer un plan de carrière.

Jonchée de couleurs vives, dans une atmosphère festoyante, « Annie Colère » aurait pu sombrer dans le glauque compte tenu du sujet, mais la recontextualisation s’est voulue positive et progressiste. Papiers peints fleuris, pulls jacquard, électroménager orange et voitures Citroën DS le long des rues, les clichés rappellent avec charme et nostalgie les années d’une France en soif de changements. Ce décor soigneusement étudié constitue un atout de taille pour une œuvre qui parvient à créer une véritable immersion.

Choix évident, plus qu’une actrice, Laure Calamy est désormais une figure sociale fondamentale dans le cinéma français. Souvent dans des rôles d’ouvrières, de classes pauvres ou moyennes, elle possède un facteur populaire puissant. En « Madame tout le monde », elle incarne, quelque soit le contexte, la femme combattive et travailleuse. « Annie Colère » était donc un parfait portrait sur-mesure puisque la première image du film présente l’actrice travaillant dans une usine de matelas et la dernière, en blouse blanche, en pleine formation médicale.

En revanche, là où la note finale dérange, est sur l’après adoption de la loi Veil en 1975. D’un comparatif osé à l’image des gilets jaunes (qui ont continués à se réunir sur les ronds-points par vecteur social malgré la fin du mouvement), ces femmes engagées se sont senties délaissées et privées d’une lutte qui étaient la leur. Du jour au lendemain, alors qu’elles ont obtenues ce qu’elles voulaient, leur utilité d’être s’est retrouvée fanée au prix d’une bataille pourtant victorieuse.

Les droits sociaux sont des acquis qui restent continuellement fragiles. La récente vague conservatrice américaine en est un exemple. Se souvenir pourquoi et comment, telle est la mission de « Annie Colère », un film social plus que nécessaire. Et ce, sans compter l’incarnation époustouflante de Laure Calamy que l’on espère pressentie grâce à ce rôle pour les Césars 2023…

[Bande-annonce – Annie Colère]

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